Un premier abandon effacé par des souvenirs magnifiques sur l’Ultra de l’Oisans Trail Tour

Le récit de ma première participation à un Ultra Trail de 91 kilomètres. Si cette participation s’est soldée par un premier abandon au 43e kilomètre, elle laisse des souvenirs indélébiles. Je tiens à en conserver chaque instant comme autant de moments magiques. La raison d’un récit long, à vif, sur une aventure qui laisse des traces mémorables.

L’Alpe d’Huez – Il y a quelque chose de déstabilisant sur le lieu de départ à l’Alpe d’Huez. Rejoindre la station pour le départ à l’heure où chacun se couche apporte une touche d’étrangeté. Je retire mon dossard au Palais des sports, je dépose le sac qui m’attendra à Besse (la base de vie où on passe à deux reprises, avant et après le Plateau d’Emparis) et je rejoins ma voiture pour quelques dernières minutes de repos. Sur le parking, d’autres voitures arrivent et les autres traileurs se livrent au même rituel: gagner quelques minutes de repos avant de se préparer.

L’heure approche. La tension monte. Chacun vérifie son sac et rejoint la zone de départ. L’entrée dans le sas est conditionnée par la vérification du matériel obligatoire. Puis, le speaker, d’abord discret, réveille les coureurs et la station. La tension augmente encore. Il y a d’étranges sensations qui montent du ventre. Des feux de bengale s’allument et le décompte est lancé. 0h01. C’est parti !

C’est parti à un vrai rythme de jogging, même ! On m’a répété que je dois éviter de partir trop vite. Seb, de Goal Timing, a déjà fait cette course et me l’a rappelé la veille. Je le sais aussi. Mais le peloton est chaud et, bien que dans la dernière partie du groupe, je ne trouve personne à côté de moi qui adopte un rythme de grand-père. On est sur de l’asphalte, en légère montée, et cela « trace » pendant plus de deux kilomètres. Enfin, dans une petite côte, certains marchent et je ne me sens pas mal à l’aise de marcher aussi. Dans la direction du Col de la Sarenne, première descente pour rejoindre une partie de la célèbre piste (la plus longue piste noire du domaine skiable) et… première douleur. J’ai l’herbe coupée sous le pied, saisi d’un seul coup par une douleur incapacitante. Sur ce chemin fait de grosses marches en rochers naturels, les mouvements importants de mon genou droit provoquent une forte douleur. Tellement forte que je sais que je ne vais pas la supporter longtemps. Je fais de plus petits pas, j’appuie sur les bâtons pour soulager le genou, mais la solution ne sera pas viable sur 91 kilomètres. Après trois kilomètres seulement, le spectre de l’abandon fait son apparition. Je discute avec des coureurs de mon âge qui me dépassent et me motivent. En bas du chemin, je constate que la douleur ne fait pas son apparition dans les descentes moins soutenues. Je continue. Je me laisse même prendre au jeu, trop facilement, d’accélérer sur le chemin qui longe la piste de la Sarenne. C’est vraiment grisant, même si je sens que je dépose parfois le pied sur des racines et des cailloux. Je suis enfin échauffé et je prends un réel plaisir, au point de dépasser plusieurs coureurs. Je les compte. Mêmes sensations dans la remontée vers le premier ravitaillement d’Auris. Je suis essoufflé, mais confiant. J’avance à un rythme de course. Je me sens bien dans cette épreuve. Je ne me sens plus comme un étranger au sein de ce peloton d’Ultra traileurs.

La plus belle nuit de trail

Le plein d’eau à Auris-en-Oisans et on repart sur le même type de sentiers en pierre de schiste qui laisse voler comme une petite poussière blanche dans l’air tranché par le faisceau de la lampe frontale. J’aime vraiment cette ambiance de course et je suis le rythme de quelques coureurs. Dont une dame qui veut me laisser passer. Mais je refuse et je lui précise qu’elle me permet de calmer mon rythme dans ses pas. Plus loin, elle s’écarte et je la dépasse quand même au pied de la côte qui mène à la première base de vie à Besse (21e km). Elle vomira dans cette côte. Après une telle difficulté, l’arrivée à Besse vers 4h du matin (25 minutes avant la barrière horaire) est un soulagement et un réconfort. Tentes de ravitaillement et sacs de délestage sont alignés au milieu de la place. Les bénévoles nous accueillent avec des encouragements et de larges sourires. Les dames lisent nos prénoms sur nos dossards pour ajouter un côté personnel à leurs encouragements. « Allez, Nicolas! » Au milieu de la nuit et d’un village endormi, cela donne l’impression d’être des privilégiés. Les sourires sont complices et les encouragements vifs. Car les bénévoles savent que la partie la plus dure, mais aussi la plus belle, se présente aux coureurs: la montée vers le Plateau d’Emparis. Je l’ai reconnue quelques jours avant. Je sais ce qui arrive. Mais avec déjà 21 km dans les jambes, c’est une autre histoire. Dès les premiers mètres, le souffle s’épuise. Je croise un coureur qui fait demi-tour et n’a pas envie d’affronter ces monstres que sont les Cols de Nazié et de Saint-Georges. La pente est rude et coupe l’élan. Il faut pousser sur les jambes et les bâtons. Ne jamais relâcher l’effort, au risque de devoir relancer et s’épuiser plus encore. Je manque de souffle. Et j’ai la tête qui tourne. Je sens arriver la migraine, mais je soulage en desserrant le cordon de la lampe qui m’emprisonne la tête. Mais cette tête tourne. J’ai peur de m’évanouir et je fais des pauses pour reprendre mes esprits. A plusieurs reprises, j’ai senti mon pied perdre l’équilibre sur des appuis. Signe d’un manque de concentration ou de forces. Je dois reprendre mes esprits et éviter le malaise. Je tente de manger mais, comme depuis le départ, je grignote péniblement quelques morceaux de barres qui me semblent déjà infectes. Pas assez de nourriture dans le bide. J’épuise mes forces, en réalité. Je consume ma réserve.

Plus haut, nettement plus haut même, je vois les points lumineux des lampes frontales des concurrents qui me précèdent. Sinistre constat qui signifie que la côte est loin d’être terminée. Sont-ils à cinq minutes, à dix, à quinze ou même à plus ? Plus bas que moi, d’autres points lumineux. S’ils connaissaient le calvaire, auraient-ils la force de continuer le chemin ?

Un vent frais nous accompagne et remonte de la vallée depuis le début de la côte. Plus on monte, plus il est glacial. Je sens le vent qui pénètre dans ma bouche ouverte à chaque respiration. J’ai froid, malgré les deux couches qui me permettent de courir l’hiver en Belgique, mais je n’ai pas envie de prendre le temps de sortir la veste imperméable. Car le sommet approche.

Au loin, en projetant le regard, on ne voyait encore rien. Mais la nuit noire cède la place à des nuances de gris. Les sommets alentours se dessinent peu à peu à l’horizon. Et quand j’arrive au sommet, aux ruines du Chalet Josserand, il fait subitement plus clair. La lampe éclaire encore les aspérités du sol, mais le vrai jour approche. Je tente d’adresser une parole à un concurrent, mais ma voix est rauque. J’ai pris froid dans cette montée…

« Un spectacle éblouissant: le soleil ne ronflera plus longtemps sur le Plateau d’Emparis. On perçois les couleurs de l’aurore »

Le Plateau d’Emparis est composé de plusieurs zones. La première est une vaste étendue qui fait penser aux steppes de Mongolie. Un troupeau de moutons est endormi au pied d’une cabane de montagne. Un rif serpente dans les prairies de tourbe. Au loin, les montagnes se dessinent et cachent le soleil qui « ronfle » encore. Plus pour longtemps ! On perçoit les couleurs de l’aurore. A l’approche d’un croisement de la course, je m’apprête à monter à gauche vers le Col du Souchet. Au loin sur la droite, le serpentin des lampes frontales des coureurs qui descendent déjà les rochers au retour de la partie des Lac du Plateau d’Emparis. Eux n’auront pas eu la chance d’y apprécier le lever de soleil. Leur cheminement à travers les rochers est magnifique. C’est l’ambiance du trail nocturne.

J’arrive au Col du Souchet. Sur ma gauche, une bergerie et un autre troupeau de moutons. Et un énorme Patou ! Un chien de troupeau, qui aboie vers moi, mais reste heureusement couché. Sa façon à lui de dire qu’il est le gardien des lieux, qu’il est chez lui, que le troupeau est sous sa garde et que je ne suis que brièvement toléré sur ce passage, si je respecte ses règles. La règle est de contourner son territoire. Défense d’y déroger ! Quelques mètres encore sur le chemin qui serpente dans les blocs de pierre, dessiné par les coulées d’eau lors de la fonte des neiges. Le Lac Noir approche. Mais c’est à ma gauche que le spectacle s’annonce. Le soleil va se lever. Je perçois un rayon moins timide que les autres. Je repose un bref instant le regard sur ma trace, puis je regarde à nouveau à gauche. Le soleil est là. Quelques secondes seulement pour s’étirer. Il est apparu d’un seul coup, « d’un seul morceau ! » Plus vite que son ombre. « Il n’a pas pris le temps de prendre le café », comme me le fera remarquer le speaker un peu plus tard dans la journée. Un spectacle magnifique !

J’adore les courses de nuit. Et même si à 55 ans, mes yeux commencent à moins distinguer les différences d’aspérités du sol, courir sur les chemins de l’Oisans toute une nuit est grisant. J’ai pris un plaisir fou dès les premiers kilomètres à me retrouver sur ces sentiers. Et cette première nuit entière de trail s’est terminée par un lever de soleil fabuleux sur le Plateau d’Emparis. J’ai eu ce que j’étais venu chercher. Que rêver de mieux ?

Les photographes sportifs

Je longe le Lac Noir, puis j’entame la remontée vers le Lac Lérié. Un photographe est là et semble immortaliser la Meije en arrière-plan, dont les couleurs sont rendues plus magnifiques encore par le soleil « rosé » qui allume les différentes couches de neige sur son sommet. Le photographe se met à courir à mes côtés, s’arrête. J’entend les déclics en rafales. Il semble bien aimer cette montagne ! Puis il avance encore, appareils et « barda » de photographe sur le dos. Il s’arrête encore et déclenche. Je comprends. Il me photographie. Je suis le coureur en action sur le plan dont le sujet principal reste la montagne. Un peu plus loin, c’est un drone qui me survole. Pourquoi moi, avec ma casquette mal vissée sur ma lampe frontale, et une petite poignée d’autres coureurs de fin de peloton seulement ? Parce que nous sommes présents à cet endroit au bon moment. Les autres participants sont passés dans la pénombre. Nous sommes là, alors que le soleil pointe le bout du nez. C’est le moment attendu par les preneurs d’images. L’endroit se mérite (même pour les randonneurs et photographes), mais il est grandiose. Aurais-je la chance d’être sur les photos retenues ? Si l’Oisans Trail Tour m’a attiré autant ces dernières années, c’est évidemment aussi grâce aux magnifiques clichés signés Cyrille Quintard. Les photographes subliment les traileurs quand ils empruntent le Plateau d’Emparis. Ils se dépensent aussi sans compter, physiquement, pour être sur les meilleurs spots.

Quand tout bascule

Vers le 36e kilomètre, après avoir descendu les rochers du Plateau d’Emparis, il faut souffler. Le chemin qui conduit vers le ravitaillement en eau serpente au milieu des herbes hautes et des jolies fleurs d’un bleu éclatant. Encore une montée pour arriver au point d’eau. J’ai besoin de forces. Je glisse de la poudre dans les trois flasques qui seront nécessaires pour descendre vers le 42e kilomètre et le second passage à la base de vie. Je dois impérativement retrouver des forces. Le goût de pastèque me dégoute. La chaleur arrive avec le soleil. Le calvaire commence, en réalité. Il faut emprunter cinq kilomètres de descente. Et c’est une descente technique, sur un sentier rempli de racines, de cailloux et de rochers. On est parfois sur du schiste qui s’effrite et rend délicate la dépose du pied. Parfois sur de la poussière ou de la terre creusée. Parfois sur des rocs, parfois sur de l’herbe qui cache un trou. Il faut prendre ses appuis, freiner le poids du corps. J’ai perdu une dizaine de kilos lors de mes six mois de préparation, mais ce n’est manifestement pas assez. Je suis lourd, ma carcasse encaisse mal. Suis-je déjà trop vieux, ou pas assez aguerri, pour cette discipline ? Mes genoux, les deux, réveillent leurs douleurs. Les tendons rotuliens encaissent « grave ». Cette descente n’en fini pas. J’ai mal. Je pense encore atteindre la base de vie et repartir, pourquoi pas vers le ravito du 55e km. J’ai réussi, jusqu’ici, à devancer les barrières horaires qui me terrifiaient. Mais la douleur amplifie. A tel point que je songe de plus en plus à abandonner. Après cinq kilomètres de supplice, j’en suis convaincu. Est-ce nécessaire d’aller plus loin et de sortir de cette course blessé ? Faut-il continuer et terminer à l’agonie ? Je savais que j’allais sortir de la course épuisé. Mais faut-il en sortir blessé à long terme ? Dois-je hypothéquer la suite de ma saison et la fin de mes vacances ?

Après 45 minutes de supplice, j’arrive en bas de la montagne et je traverse le ruisseau qui sculpte le vallon. Il faut… remonter 200 mètres en pente sèche pour atteindre la route qui rejoint la base de vie à Besse. Je suis désormais convaincu de devoir abandonner, car je suis épuisé. Cette ultime montée allume une lampe rouge dans mon cerveau. Ma réserve d’énergie est à zéro. Il reste 400 mètres d’asphalte descendante vers le ravitaillement. Je coure quelques mètres, pour le principe d’un dernier test. La douleur est là, je n’ai plus de force. Ma décision est prise, c’est l’abandon. Je passe la ligne de chrono après 9h05 de course et je coupe la montre. Sans hésitation, presque sans regret. J’avais promis à ma mère, aux camarades de Run2trail et à quelques amis de ne pas dépasser mes limites, de ne pas puiser avec démesure dans des ressources qui n’existaient plus.

Non, il ne fallait pas continuer. J’ai pris la décision de la sagesse. Faire 12 kilomètres de plus et 1000 mètres de D+ m’aurait brisé, rien que sur le tronçon suivant. Je n’aurai pas pu atteindre la section suivante, magnifique, du Lac Besson qui me fait aussi rêver. Quant à la descente vers Vaujany, elle aurait été un calvaire pour mes genoux. J’apprends aussi de cette expérience. Et je suis content d’avoir respecté mes limites, tout en ayant vécu l’aventure recherchée. Car, lors de mon inscription, le seul objectif était d’atteindre le 42e kilomètre, de vivre la nuit de course et de découvrir le Plateau d’Emparis en course et au lever du soleil. C’est ensuite que je me suis pris à rêver d’aller un peu plus loin. Je découvre qu’un abandon peut être beau s’il est accompagné de plein de beaux moments.

Je connais désormais le format de course qui me convient le mieux. Le 42 km. J’ai encore envie de progresser, de travailler pour arriver à aller un peu plus loin. Mais j’ai surtout besoin de vivre des expériences riches en découvertes. Celle-ci en était une. Et une belle ! J’ai juste un petit pincement au cœur quand je vois la photo du dernier « finisher » passer la ligne d’arrivée. Car, longtemps dans la nuit, nous étions distants de quelques mètres sur le même sentier.

Des rêves en tête

L’Oisans Trail Tour est très différent de ce que j’ai connu à Madère. Sur le MIUT, l’effort le plus soutenu est à fournir dans la première partie de la course, pour atteindre le sommet de cette distance de 42 km. Ensuite, le tracé permet d’adopter un rythme d’endurance et de croisière pour filer jusque l’arrivée, même si quelques difficultés doivent encore être abordées. Sur l’OTT, pas de répit, à aucun moment. L’effort est constant et soutenu. Dès le départ et sur l’ensemble de la distance, les difficultés s’enchainent. Le terrain est très technique, rempli de racines, de cailloux et de sentiers où la trace permet parfois à peine de poser un pied. Pas question de perdre la concentration, car le moindre écart, dans la dépose du pied, se paie par une cheville qui se tord.

Sur l’ensemble de la course, j’ai continuellement été essoufflé. Il n’y a pas de section qui permet de réduire l’effort. Le terrain est exigeant. L’effort est intense. Le seul moyen de lever le pied, de reposer sa respiration et son esprit, c’est de marcher dans les rares sections plates. Mais c’est au prix, dans l’esprit, de la frustration d’une perte de temps, puisque ces sections pourraient être courues à moindre effort.

J’ai adoré mon expérience sur cet OTT. Depuis l’inscription et les rêves presqu’impossibles à réaliser. J’ai adoré la préparer, mettre en place ma logistique, calculer la découpe du parcours et établir une stratégie. Cela me convient et cela me plait. En cela, j’ai l’impression d’avoir intégré, même modestement et temporairement, le peloton des Ultra traileurs. Il me reste d’autres rêves à accomplir. L’ile Maurice ? La Réunion ? Les Dolomites ? La Corse ? Une autre étape exotique ? J’ai l’intention d’en concrétiser certains.

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